Du 7 au 20 décembre 2025, Héloïse Ruban, chargée de mission Microprojets de La Guilde, et Dario Gleitz, assistant à la coordination pays de La Guilde au Sénégal, ont effectué une mission de terrain dans plusieurs régions du Sénégal dans le cadre d’un dispositif dédié à la jeunesse et à l’insertion sociale et professionnelle.
Un dispositif spécialement conçu pour la jeunesse et l’insertion sociale et professionnelle au Sénégal
En 2023, soutenue par l’Agence française de développement et la Fondation de France, La Guilde a réalisé un appel à projets autour de la jeunesse, l’insertion sociale et professionnelle. A cette occasion, 7 projets ont été financés à travers l’ensemble du Sénégal permettant à des jeunes d’avoir des formations professionnelles autour de la construction en voûte nubienne et des métiers en tension, de pouvoir suivre des cours dans une école d’art ou encore développer un jardin agroécologique.
Quelques éléments de contexte
En 2023, le Sénégal comptait plus de 18 millions d’habitants, dont la moitié a moins de 19 ans, selon le dernier recensement général effectué. Cette réalité représente un potentiel considérable pour le développement du pays, mais pose également des défis majeurs en matière d’insertion sociale et professionnelle.
D’abord, l’accès à la formation demeure inégal, tant du point de vue territorial que financier. Si l’offre de formation professionnelle s’est structurée au niveau national, elle reste largement concentrée dans les grands centres urbains, en particulier à Dakar où environ 60% des établissements d’enseignement professionnels se situent, laissant de nombreux jeunes des autres régions, notamment rurales ou enclavées, avec des perspectives limitées. Les coûts d’inscription notamment dans les Centres de Formation Professionnelle (CPF) constituent par ailleurs un frein important pour les publics les plus vulnérables.Une part importante des jeunes se voit ainsi fermer de nombreuses opportunités notamment professionnelles, par manque de moyens pour accéder aux formations.
Dans plusieurs territoires, les jeunes doivent composer avec un manque d’infrastructures adaptées, de dispositifs d’accompagnement et de débouchés économiques locaux. Dans le secteur culturel, les espaces de formation et de professionnalisation sont rares en dehors de la capitale. La ville de Tambacounda notamment, carrefour culturel du Sénégal, ne propose pas ce type de services et surtout d’espace dédié aux échanges entre jeunes artistes. Dans le domaine agricole, pourtant central dans les régions rurales, les contraintes d’équipement, d’irrigation, de propriété et de commercialisation freinent la valorisation du travail des jeunes et limitent la pérennité des activités.
Dans ce contexte, l’insertion sociale et professionnelle ne peut être pensée uniquement sous l’angle de l’accès à l’emploi formel. Elle suppose un accompagnement dans la durée, le développement de compétences adaptées aux réalités locales et la création d’opportunités économiques ancrées dans les territoires. C’est à l’intersection de ces enjeux que s’inscrivent les initiatives rencontrées lors de la mission menée en décembre, en cherchant à faire des jeunes de véritables acteurs du développement de leur communauté.
Une mission au cœur des réalités locales
De Cap Skirring à Kédougou, en passant par Tambacounda et Vélingara, cette mission a été l’occasion de rencontrer les équipes de plusieurs microprojets soutenus, leurs partenaires et les bénéficiaires de ces projets.
L’objectif de cette mission était de comprendre comment les projets soutenus contribuent concrètement à l’insertion sociale et professionnelle des jeunes, au-delà des indicateurs chiffrés, en observant les dynamiques humaines, communautaires et territoriales à l’œuvre.
Des formations aux métiers en tension à Boucotte
Première étape de cette mission : le projet de l’association Nio Far à Boucotte, près de Cap Skirring en Casamance.
L’association Nio Far a proposé entre 2023 et 2025 sept formations à des jeunes de la région, fortement marquée par le décrochage scolaire, un chômage élevé notamment pour les jeunes ainsi qu’une offre de formation professionnelle peu adaptée aux réalités du territoire. Divers métiers et thématiques ont été abordés : réparateurs de téléphones, ouvrier paysagiste, opérateur en sérigraphie, peintre en bâtiment, entrepreneuriat et leadership, technicien en énergie solaire ou encore professionnaliser son activité par le numérique.
82 jeunes ont participé à ces formations, leur permettant ensuite pour certains de trouver un emploi directement, pour d’autres de s’ouvrir des opportunités professionnelles jusqu’alors indisponibles, comme un stage ou la reprise d’études plus approfondies.
Térèse, formée en entrepreneuriat et leadership : « Moins on est nombreux, plus on comprend ».
La majorité des formations s’est tenue en comité réduit avec une dizaine de jeunes présents, leur permettant d’avoir une formation technique et pratique adaptée à chacun, ainsi qu’un accompagnement durant la formation et pendant plusieurs mois ensuite par les coordinatrices de l’association.
Biram, formateur en peinture en bâtiment : « Les jeunes que j’ai formé ici, je suis fier d’eux. […] Pour satisfaire les clients, il faut savoir parler aux clients, faire des devis, correctement travailler, et les jeunes ont très vite compris ».
Depuis plus de vingt-cinq ans peintre en bâtiment en Casamance, Biram exprimait la volonté de former la jeunesse casamançaise pour transmettre à son tour, c’est désormais chose faite grâce à ce projet.
Awa est elle devenue elle-même formatrice en entrepreneuriat pour une association sénégalaise, afin de partager ses connaissances à d’autres jeunes ayant envie de se lancer. Son but est de « rendre à la communauté ».
L’association Nio Far est également très attachée à la préservation de l’environnement et a lancé dans ce cadre une unité de transformation du plastique, porté par cinq femmes, à Cap Skirring pour recycler le plastique récolté dans la zone afin de le remployer.
Une école d’art comme espace de création et d’échanges entre jeunes
Seconde étape de cette mission à travers le Sénégal : Tambacounda, et l’association Free label.
L’espace « Tamba école d’art », proposé par l’association sénégalaise Free label, est dédié aux jeunes artistes (ou pas encore) qui souhaitent s’épanouir grâce à une pratique de l’art plastique et sonore. Grâce à des formations artistiques gratuites, des locaux disponibles quotidiennement pour les jeunes avec du matériel mis à disposition comme un studio sonore, du matériel de dessin et de peinture, des appareils photos et vidéos, cette école propose un espace de rencontre aux jeunes leur permettant d’améliorer leurs techniques, d’aller plus loin dans leur créativité, d’avoir un espace de confiance et de repères, mais aussi de rencontre avec des professionnels du secteur.
Mame Diarra, lycéenne et chanteuse :
« Ca va aider [les gens] à se former, que ce soit en musique ou en dessin […] de rencontrer différentes personnes [pour] échanger nos inspirations »
Des soirées, concerts, résidences nationales et internationales sont également organisés au sein de l’école d’art pour proposer une ouverture vers le monde aux jeunes de Tambacounda, et représenter Tambacounda à travers le monde.
Le 3 décembre 2026 sera également ouvert le Musée Griot.te.s ! Ce musée est destiné à recevoir des expositions temporaires et permanentes de productions artistiques de griots et griottes. L’objectif est de mettre en avant cette culture basée sur l’oralité, et très ancrée au Sénégal notamment. Accolée à l’école d’art, cette partie du bâtiment est encore en construction mais promet d’offrir un beau lieu de mise en valeur d’artistes nationaux et internationaux, mais aussi de jeunes artistes tels que ceux qui fréquentent l’école d’art.
Abou, co-directeur de l’école Tamba école d’art revient sur ces projets qu’ils portent depuis 2021 avec Free label : « Je suis satisfait, on a tout ce dont on a rêvé durant des années, qui est en train de se réaliser. Les choses qui vont entrer dans le musée… On va aider les jeunes artistes de Tamba. »
Salif « Vérité Mensongère », étudiant, dessinateur et slammeur, rêve grand et témoigne : « Free label […] c’est une famille, ce sont des gens qui donnent tout sans rien attendre. Je veux travailler avec eux, voyager avec eux, et faire d’autres recherches et d’autres savoirs. »
Lors de la visite de ce projet, une vidéo a été réalisée afin de présenter ce projet, cette association et leur impact sur la jeune génération sénégalaise.
Des jardins communautaires proposés aux jeunes de différentes régions
Les projets visités ensuite ont un point commun : la production maraichère est au cœur des activités menées.
Pour troisième étape de cette mission, l’association Mouvement de la Jeunesse Vélingaroise en France (MJVF) en partenariat avec l’Association Union des Acteurs pour le Développement du Département de Vélingara (UADDV) ont développé une Zone Economique Agricole pour les femmes de Medina Dinguiraye, à une dizaine de kilomètres de Vélingara.
Grâce à 3 hectares de terre, une production maraîchère a été lancée par 140 femmes ayant moins de 35 ans afin de proposer une production locale de fruits et légumes à la population.
La majorité des produits maraichers consommés localement vient du nord du Sénégal, où ils sont produits de manière intensive, avant de prendre la route pour plusieurs jours, puis d’être vendu à Vélingara à des femmes de la zone qui revendent ensuite la production sur des tables le long du goudron. Malgré la disponibilité des terres à Medina Dinguiraye, très peu de femmes et d’hommes cultivent leur production. C’est pour pallier à ce manque que le projet de ZEAF est mis en place.
Des formations ont été réalisées dans l’enceinte de l’école primaire du village, auprès des femmes par un technicien agricole, afin de les accompagner au mieux pour le lancement de leur activité. Des installations ont également été réalisés pour permettre cette production, notamment la mise en place d’un pompage solaire avec un château d’eau. D’autres types de production, comme la pisciculture et l’élevage sont également prévus pour les prochaines années.
Suite à une journée « off » à visiter la cascade de Dindefelo près de Kédougou, un majestueux spectacle de la nature au sein d’une réserve communautaire, la quatrième étape de la mission « Insertion sociale et professionnelle au Sénégal » s’est déroulé à Noubou, dans un petit village entre Kédougou et Salémata, à moins de 5km de la frontière avec la Guinée.
L’Association of Young People from Salémata in Kédougou (AJRSK) y a mis en place un jardin communautaire à destination des jeunes du village, avec une partie maraichère et une autre fruitière. Grâce à une motivation très forte des jeunes pour s’autonomiser à travers ce jardin, ainsi qu’à une mobilisation de partenaires internationaux tels que l’association AGIRabcd, l’association AJRSK propose une école agro-écologique à 35 jeunes de la commune de Noubou, avec notamment une formation aux techniques maraichères, la construction d’un forage avec une pompe solaire, de bassins de rétention et d’un château d’eau, ainsi que la mise en place de cultures de légumes et fruits locaux, d’un compost et d’une haie vive mellifère.
Labo Diallo, président de l’association AJRSK : « Avant la formation, les gens ne savaient pas comment faire le maraichage. Avant, on mettait tout dans un même plant, et maintenant, on met les tomates à part, les gombos à part, les oignons à part… »
Enfin, pour finir cette mission, la visite du projet porté par l’Association pour les Echanges Internationaux et Nationaux (AEIN) in partnership with the’Association des Mères d’Elèves de Gourel Diadié (AME) près de Tambacounda, a été réalisée. Ce projet a été financé dans le cadre de l’appel à projets Automne 2022, dans le cadre du programme multi-thématique et multi-pays porté par La Guilde.
Un jardin maraicher en agriculture biologique a ainsi été mis en place par 45 femmes adhérentes de l’association des mères d’élèves afin d’améliorer les revenus familiaux.
Les femmes impliquées dans le projet expriment un attachement fort au jardin, perçu comme un espace collectif de production et de solidarité.
Seynabou, Présidente de l’AME, met en avant la volonté de maintenir le projet malgré quelques difficultés, et souligne l’importance du jardin pour la sécurité alimentaire des familles, notamment des élèves qui vont à l’école, et pour l’autonomisation économique des femmes.
À Boucotte, Tambacounda, Vélingara et Noubou, les projets reposent sur des écosystèmes humains solides, où la confiance et la collaboration entre porteurs de projets et bénéficiaires sont au cœur des activités.
Cette mission a permis de mieux comprendre les réalités auxquelles sont confrontés les jeunes de différentes régions du Sénégal, mais aussi de mettre en lumière l’engagement d’associations françaises et sénégalaises pour répondre aux besoins identifiés sur ces différents territoires. Qu’il s’agisse de formation professionnelle, de création artistique ou de projets agricoles, ces microprojets montrent combien l’insertion sociale et professionnelle peut prendre des formes diverses et ancrées localement.
Les enseignements tirés de ces visites viendront nourrir les travaux de capitalisation menés par La Guilde afin de continuer à accompagner des initiatives porteuses d’opportunités pour la jeunesse.
Pour en apprendre plus
Sur les projets :
- Présentation du projet de l’association Nio Far
- Présentation du projet de l’association Free label
- Présentation du projet de l’association Mouvement de la Jeunesse Vélingaroise en France
- Présentation du projet de l’Association des Jeunes Ressortissants de Salémata à Kédougou
- Présentation du projet de l’Association pour les Echanges Internationaux et Nationaux
Sur d’autres projets de l’appel à projets « Jeunesse, insertion sociale et professionnelle au Sénégal » mené en 2023 :
- Présentation du projet de l’association Apiculture Flore Développement (Apiflordev) : projet de promotion et mise en place de l’apiculture dans le delta du Saloum
- Présentation du projet de l’Association pour le Développement Socioculturel d’Agnam Lidoubé (ADSCAL) : projet de chantiers-école de jeunes en construction en voûte nubienne d’habitats écologiques, près de Matam
Retour sur l’appel à projets « Jeunesse, insertion sociale et professionnelle » au Sénégal 2023 :