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"Cinéma et Inclusion au Togo" - Utiliser le 7ème art comme outil d'ouverture à la culture pour toutes et tous

Au cœur de la Région des Plateaux, au Togo, les jeunes du Centre d’hébergement pour aveugles et malvoyants de Kpalimé ont participé au déploiement d’initiatives en faveur de l’inclusion des personnes déficientes visuelles par l’intermédiaire du cinéma, accompagnés par Kipepeo Films et de nombreux acteurs associatifs togolais et français.  

2 milliards de personnes touchées par une déficience visuelle dans le monde

En 2019, l’Organisation Mondiale de la Santé faisait paraître son Rapport Mondial sur la Vision qui faisait état d’un chiffre édifiant : Plus d’un quart de la population mondiale est atteint d’une déficience visuelle. Cela élève le nombre d’individus touchés à 2,2 milliards. Parmi eux, 1 milliard de personnes n’ont pas encore été traitées ou auraient pu avoir des formes moins graves de déficiences si elles avaient été prises en charge plus tôt. Comme expliquait la docteure Alarcos Cieza qui dirige les travaux de l’OMS sur ce sujet : « Des millions de personnes souffrent de déficiences visuelles graves et ne peuvent participer pleinement à la société ». On parle alors de Processus de Production du Handicap qui limite le plein potentiel des personnes en raison d’obstacles sociaux et environnementaux (architecture, discrimination, communication, …). Pour limiter les inégalités, il convient d’essayer d’agir directement auprès des individus en situation de handicap, mais également sur le système dans lequel elles vivent.

Favoriser l'expression des jeunes tout en sensibilisant les professionnels

Dans cette perspective globale de lutte contre l’exclusion des personnes en situation de handicap, l’association française Kipepeo Films a mené, en 2024 et 2025, un projet réunissant des professionnels du cinéma et des jeunes déficients visuels accueillis par l’association Voir au Togo à Kpalimé. Il visait notamment à les engager dans des créations artistiques pour renforcer leur estime de soi, leur confiance et révéler pleinement leur talent. Au-delà d’une simple action à destination des bénéficiaires, cette initiative plaçait au cœur de sa démarche, la sensibilisation du grand public. Elle prévoyait des actions de renforcement de compétences à destination des professionnels encadrant les jeunes du centre ainsi que des acteurs du secteur cinématographiques. Comme évoqué ci-dessus, ce projet est un exemple pertinent d’intervention fondée sur le Processus de Production du Handicap. Il articule des actions auprès des personnes directement touchées par le handicap tout en impliquant les encadrants, les professionnels du secteur et plus largement, la société au sens plus large. Il témoigne d’une approche globale tournée vers un public élargi.

Au travers d’ateliers audiovisuels menés avec les associations Voir au Togo et le Cinéma Numérique Ambulant Togo, 16 jeunes se sont vus offrir une première approche de la conception audiovisuelle et ont pu, en fin de compte, réaliser un court-métrage documentaire basé sur leur propre témoignage chacun ayant eu l’opportunité de réaliser l’interview de l’un de ses camarades. Le projet a généré une telle motivation chez eux qu’ils ont engagé d’autres activités culturelles et artistiques au sein du centre. Suite à l’achat d’instruments de musique, l’un des jeunes s’est mis à proposer des cours de musique à ses camarades. Ils ont aussi lancé un podcast nommé CHAM Info qui présente actuellement 5 épisodes basés sur des débats sur des sujets de société. Ces activités ont participé assez fortement au renforcement de l’estime de soi des jeunes comme en témoigne cette prise de parole en public de Germain, un des bénéficiaires du projet, lors de la projection du court-métrage :

Je manque de mots pour exprimer la joie qui m’anime. Parce que c’est un projet qui nous permet de nous affirmer en tant que personne. C’est également un projet qui permet de savoir que le cinéma n’est pas seulement réservé aux personnes valides et de voir que, ce que les autres font, nous sommes aussi capables de le faire. Je dirais que ça nous a permis de pouvoir nous affirmer, d’enlever la peur en nous. Je prends mon exemple : deux ans en arrière, je n’aurais pas été capable de prendre la parole devant vous

Dans la continuité de cette dynamique, les ateliers de création audiovisuelle ont évolué, en 2025, vers des sessions plus spécifiques consacrées à l’accessibilité au cinéma. Les jeunes ont ainsi participé à la création de versions audiodécrites, en français et en éwé, d’un extrait du film La Petite vendeuse de soleil, de Djibril Diop Mambety. Ils ont été accompagnés par l’autrice de versions audiodécrites Marie Diagne (Le Cinéma parle), ainsi que par Yassira Dermane Adam et Caled Boukari, respectivement réalisatrice et ingénieur du son au sein du Cinéma Numérique Ambulant Togo, leur permettant d’approfondir concrètement leur compréhension des enjeux techniques et pédagogiques de l’inclusion.

Ce travail s’est prolongé par l’organisation de deux séances de projection de courts-métrages africains au sein du centre, avec une audiodescription en direct assurée par Marie Diagne. À cette occasion, les jeunes ont eux-mêmes mobilisé les villageois, favorisant des échanges constructifs et une sensibilisation des publics voyants.

L’ensemble de ce processus a donné lieu à une restitution publique lors du Festival Emergence 2025 de Lomé. Cet événement a constitué une première historique : il s’agissait à la fois de la première projection en audiodescription en Afrique subsaharienne et la première œuvre audiodécrite entièrement réalisée sur le continent. Hautement symbolique, cette projection a suscité une vive émotion et permis une forte sensibilisation, notamment auprès de personnalités politiques et de professionnels du secteur cinématographique présents ce jour-là.

Agir sur une multitude d'acteurs pour créer une dynamique

Le projet visait une autre catégorie de personnes : des professionnels du secteur cinématographique. Ils ont pu bénéficier de différents ateliers et masterclass sur l’accessibilité au cinéma pour les personnes déficientes visuelles et sur l’animation d’ateliers auprès de publics éloignés de l’offre culturelle. Les effets découlant de ces activités sont assez impressionnants puisque ces différents moments d’apprentissage et d’échange ont réussi à entraîner une diffusion des pratiques d’audiodescription ou, du moins, d’inclusion des personnes en situation de handicap dans les domaines artistiques. Par exemple, l’association de femmes cinéastes togolaises KATUU a organisé des journées d’échanges sur l’inclusion. L’écrivaine et réalisatrice béninoise Dhémanane Kafechina souhaite proposer des lectures de son célèbres ouvrage Bonheure Illusoire pour les personnes déficientes visuelles. Des professionnels camerounais et sénégalais souhaitent se lancer dans l’audiodescription. Ces différents exemples témoignent de la dynamique créée autour de ce microprojet qui génère une envie d’appropriation de pratiques inclusives dans le cinéma par les professionnels du secteur et une volonté de rendre plus accessible les œuvres culturelles produites dans la région ouest-africaine.

Les encadrants des jeunes dans le centre d’accueil à Kpalimé ont aussi été pleinement touchés par ce projet. Avant, ils n’organisaient pas d’activités artistiques à destination des jeunes. Aujourd’hui, les choses ont changé puisqu’ils accompagnent les pensionnaires du centre dans la mise en place d’activités socio-culturelles citées précédemment. Ils se sont également vu recevoir du matériel pédagogique et ludique pour pouvoir continuer de mettre en place des activités de création. Il y a donc des changements d’attitudes, de discours et de comportements notables chez les encadrants du centre.

Nous évoquions plus haut l’importance de pouvoir agir sur un ensemble d’acteurs pour limiter le processus de production du handicap. Ce projet est un très bon exemple d’actions concrètes à mettre en place pour lutter contre cela. En s’appuyant sur la création artistique et culturelle, il montre combien l’accès à la culture peut être un levier puissant de développement personnel : il permet aux jeunes de renforcer leur estime de soi, leur confiance en eux et leur capacité à prendre la parole sur leur propre vécu. Cela leur permet de pouvoir sensibiliser d’autres personnes sur ce qu’ils vivent. Ils sont renforcés par des éducateurs qui favorisent cet environnement de production artistique et culturelle. A cela s’ajoute un ensemble de professionnels sensibilisés et formés sur les enjeux autour de l’inclusion dans le cinéma et permet une sensibilisation beaucoup plus large auprès du grand public. Même au travers d’un microprojet, les effets sur le terrain peuvent s’avérer très forts et engendrer des dynamiques de développement bien plus larges

Les yeux du dedans, c’est un talent qui fut développé au niveau de l’enfance. Tout en ayant les yeux fermés, nous pouvons tout de suite déceler les bruits. Comme dans le film, quelqu’un précisait que même si sa grand-mère ne voit pas, il suffit juste de tousser à ses côtés et elle saura de qui il s’agit. Donc c’est quelque chose que l’on développe aussi de notre côté. Même si nous n’avons pas la vision, nous arrivons à développer ces yeux qui ne sont pas seulement pour voir, mais pour détecter tout ce qui nous entoure