Entre la Martinique et Sainte-Lucie, l’association Konbit expérimente une coopération féministe fondée sur le théâtre de l’opprimé. Avec le projet X = Y Theater, la scène devient un espace pour parler des violences sexistes et sexuelles (VSS), former des acteurs locaux et construire une culture commune de l’égalité. Entretien avec Louise Duchâteau, coordinatrice du projet pour Konbit.
Dans la lutte contre les violences sexistes et sexuelles, les mots manquent parfois. Par peur, par pudeur, par habitude du silence ou parce que certaines violences sont tellement installées dans les rapports sociaux qu’elles deviennent difficiles à nommer.
C’est précisément à cet endroit que le théâtre peut devenir un outil puissant. Non pas comme simple support de sensibilisation, mais comme méthode vivante pour rendre visibles les situations, ouvrir le dialogue et permettre à chacun de se positionner autrement.
C’est le pari porté par l’association martiniquaise Konbit avec le projet X = Y Theater, développé entre la Martinique et Sainte-Lucie dans le cadre du programme CORÉOM. Fondée en 2008, Konbit s’appuie depuis plusieurs années sur le théâtre-forum et le théâtre de l’opprimé pour créer des espaces de parole, de transformation sociale et d’éducation populaire.
Avec ce projet, l’association franchit une nouvelle étape : utiliser cette pratique artistique pour construire une coopération régionale autour de l’égalité de genre et la prévention des violences sexistes et sexuelles.
Une ambition caribéenne qui trouve son point de départ
L’histoire de X = Y Theater ne commence pas au moment de l’appel à projets CORÉOM. Depuis sa création, Konbit porte une volonté d’ouverture vers la Caraïbe. L’association pressent que les enjeux qu’elle travaille en Martinique – violences, rapports de domination, inégalités de genre, accès à la parole – résonnent aussi dans les territoires voisins.
À Sainte-Lucie, des besoins avaient déjà été identifiés : les acteurs locaux cherchaient de nouvelles méthodes pour aborder les violences basées sur le genre, notamment auprès des jeunes. Des outils plus interactifs, plus incarnés, capables de dépasser les discours descendants.
Lorsque l’appel à projets est lancé, Konbit dispose donc déjà d’une intention claire, d’un outil éprouvé et d’une relation préexistante avec un partenaire local. Le programme ne crée pas le projet de toutes pièces : il lui donne les moyens de se concrétiser.
C’est l’un des premiers enseignements de cette expérience : les coopérations régionales réussissent d’autant mieux qu’elles s’appuient sur des envies déjà présentes, des besoins repérés et des relations de confiance amorcées.
À Sainte-Lucie, un partenaire-pivot

Le projet s’appuie sur un partenaire direct à Sainte-Lucie : Do Nation Foundation. Son rôle est déterminant. La structure facilite l’ancrage territorial du projet, mobilise les acteurs locaux, organise les conditions logistiques et ouvre l’accès à un écosystème d’associations, de structures de jeunesse et d’acteurs culturels.
Autour de ce partenaire principal, plusieurs organisations locales sont mobilisées, notamment Dramacan, 758 Pride, Key Club SJC, Empower’Her et Do Nation Foundation elle-même.
Ce fonctionnement dit beaucoup de la manière dont se construisent les coopérations régionales. Il ne suffit pas d’identifier un partenaire sur le papier. La réussite dépend souvent d’un partenaire-pivot, capable d’ouvrir des portes, de créer la confiance et de relier le projet à un tissu local plus large.
Dans le cas de Konbit, cette relation partenariale a été un levier fort. Elle rappelle qu’une coopération ne se décrète pas depuis un dossier : elle se construit dans les liens, les rencontres, les ajustements et la capacité à apprendre ensemble.
Faire vivre l’outil avant de le transmettre
La première étape du projet a consisté à mener une mission exploratoire à Sainte-Lucie. Cette phase a permis de rencontrer les acteurs locaux, de mieux comprendre les réalités du territoire et de présenter concrètement l’outil du théâtre-forum.
Ce choix est essentiel, car le théâtre-forum ne se comprend pas vraiment tant qu’il n’est pas vécu. Il ne s’agit pas d’une méthode que l’on peut simplement expliquer dans une réunion ou sur le papier. Il faut voir comment une scène se construit, comment le public intervient, comment les situations peuvent être rejouées, transformées, déplacées.
La mission exploratoire a donc été bien plus qu’un temps de repérage. Elle a permis de tester l’adhésion locale, d’ajuster le projet et de créer les conditions de la formation à venir.
C’est l’un des apports importants de cette expérience pour la capitalisation de CORÉOM : dans les projets de coopération, prendre le temps d’explorer n’est pas un détour. C’est souvent ce qui permet de sécuriser la suite.
Former des relais locaux

Le projet s’est ensuite poursuivi par une formation intensive de 35 heures au théâtre-forum. Quinze professionnel·les et bénévoles ont été formé·es à l’usage de cette méthode pour aborder les violences sexistes et sexuelles et les violences basées sur le genre.
La formation a permis de travailler à partir de situations vécues, de créer des scènes, d’expérimenter la posture d’animation et de préparer des ateliers auprès de publics locaux. Trois scènes de théâtre-forum ont été créées, puis cinq ateliers d’expérimentation ont été menés sur le terrain.
L’objectif n’était donc pas seulement de sensibiliser un public. Il s’agissait de transmettre une méthode, de former des relais et de permettre aux acteurs saint-luciens de s’approprier l’outil.
Cette logique de transmission est centrale. Le projet ne fonctionne pas comme une intervention ponctuelle venue de Martinique ; il cherche à créer une capacité locale. Le théâtre devient un support de formation, mais aussi un outil que les personnes formées peuvent réutiliser dans leurs propres structures.
Adapter la pédagogie aux réalités du terrain
Comme souvent dans les projets de coopération, la mise en œuvre a aussi révélé des écarts entre ce qui avait été imaginé et la réalité du terrain.
Konbit pensait s’adresser principalement à des professionnel·le·s ou bénévoles déjà sensibilisé·e·s aux enjeux de genre. Or les profils étaient plus divers : personnes très jeunes, bénévoles, acteurs issus de structures culturelles ou de jeunesse, niveaux de connaissance très différents sur les violences sexistes et sexuelles.
Cette diversité a constitué un défi méthodologique. Comment parler de genre lorsque les repères ne sont pas partagés ? Comment recueillir des perceptions sur les violences basées sur le genre si certaines personnes ne disposent pas encore des mots pour les nommer ? Comment aborder ces sujets sans brusquer, mais sans renoncer à l’exigence de transformation ?
Konbit a dû ajuster sa pédagogie. L’équipe a renforcé l’approche progressive, créé des ressources théoriques, mis en place un questionnaire sur les perceptions et expériences des violences sexistes et sexuelles à Sainte-Lucie, et utilisé le théâtre comme espace d’entrée par le vécu.
Là encore, l’expérience produit un apprentissage utile pour d’autres projets : les publics ne correspondent jamais totalement à ce que l’on avait prévu. Un projet de coopération doit pouvoir s’adapter sans perdre son cap.
Ce que CORÉOM a rendu possible
« Si on n’expérimente pas le théâtre-forum, on ne le comprend pas vraiment. »

Le créole comme langage de coopération
L’un des effets les plus forts du projet est apparu en cours de route : l’usage du créole.
Konbit a expérimenté des scènes entièrement ou partiellement en créole, dans un contexte où les échanges circulaient aussi entre français, anglais et créoles caribéens. Certaines scènes pouvaient mêler plusieurs langues, avec une personne parlant en créole et une autre répondant en anglais.
Ce résultat n’est pas seulement linguistique. Il ouvre une dimension nouvelle du projet. Le théâtre-forum a permis de créer un espace où les langues pouvaient se répondre, où les corps, les situations et les émotions facilitaient la compréhension au-delà des barrières habituelles.
Le créole devient alors plus qu’une langue de communication. Il devient un langage de coopération régionale, un espace commun entre territoires caribéens, un outil de reconnaissance culturelle et de mise en lien.
Une scène pour transformer les silences
Dans un contexte où les violences sexistes et sexuelles restent encore trop souvent tues, minimisées ou renvoyées à la sphère privée, le projet porté par Konbit rappelle une chose essentielle : parler des violences, c’est déjà commencer à transformer les rapports de pouvoir.
En donnant aux jeunes, aux acteurs de terrain et aux communautés des outils pour nommer, représenter et interroger ces violences, X = Y Theater fait du théâtre un espace de parole, de réparation et d’action.
C’est toute la force de cette coopération : utiliser l’art non pas comme simple support de sensibilisation, mais comme une méthode vivante pour ouvrir la parole, renforcer l’égalité et construire, d’île en île, une solidarité caribéenne face aux violences de genre.
- Découvrez la vidéo d’un des missions de KONBIT à Sainte-Lucie !