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Protéger les savanes des Guyanes en apprenant les uns des autres

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Si les savanes de la Guyane française et du Rupununi, au sud du Guyana, présentent de fortes similitudes écologiques, leurs pratiques de conservation sont encore peu connectées. Avec CORÉOM, le Groupe d’Étude et de Protection des Oiseaux en Guyane (GEPOG) et la South Rupununi Conservation Society (SRCS) ont amorcé une première coopération régionale autour de trois thématiques : la gestion des feux, le suivi de la biodiversité et l’éducation à l’environnement. Au cœur de cette initiative, une conviction simple : des écosystèmes semblables et des défis partagés offrent autant d’occasions d’apprendre les uns des autres.

Les savanes occupent une place singulière dans les paysages des Guyanes. Écosystèmes riches en biodiversité, elles font face à des menaces similaires, telles que les incendies ou les espèces invasives. Leur conservation nécessite des méthodes adaptées pour suivre l’évolution des milieux, observer les espèces et mieux comprendre les effets du feu. Pourtant, malgré cette proximité écologique, les acteurs de la conservation travaillent encore largement dans leurs propres cadres nationaux et les échanges restent encore peu développés entre territoires.

C’est précisément cet écueil que le Groupe d’Étude et de Protection des Oiseaux en Guyane (GEPOG) et la South Rupununi Conservation Society (SRCS), basée au Guyana, ont voulu réduire. Soutenu par CORÉOM, leur projet constitue une première coopération régionale pour le GEPOG, spécifiquement consacrée aux savanes. L’objectif n’est pas de transposer d’un territoire à l’autre une méthode déjà établie, mais de mettre en regard deux expériences de conservation pour construire des apprentissages réciproques.

Les savanes, un terrain commun de coopération

Aux origines du projet, un constat évident : les deux organisations travaillent sur des écosystèmes similaires sur leurs territoires respectifs et peuvent rencontrer des enjeux communs (gestion post incendies, suivi de la faune et de la flore, éducation à l’environnement, travail avec les communautés). Toutefois, les manières de les appréhender et les pratiques développées pour y faire face peuvent différer et c’est précisément dans cet écart que la coopération trouve son intérêt : non pas imposer un modèle unique, mais mettre en regard des approches complémentaires.

Les sujets de dialogue sont nombreux ; le projet ouvre d’abord un espace pour se questionner mutuellement : De quelles façons observez-vous vos savanes ? Comment suivez-vous les effets du feu ? De quelle manière travaillez-vous avec les habitants ? Qu’est-ce que votre expérience peut nous apprendre sur notre propre territoire ?

Au Guyana, apprendre à mieux suivre les savanes après les incendies

Après plusieurs reports, la première mission du GEPOG au Guyana auprès de la SRCS peut finalement avoir lieu en janvier 2026. Pour les équipes guyanaises, l’un des principaux apprentissages concerne le suivi écologique des savanes après les incendies.

La SRCS dispose d’une expérience importante sur cette problématique. Sur le terrain, elle présente aux salariés du GEPOG différentes manières de caractériser les feux et d’adapter les protocoles de suivi selon les situations et les périodes. Pour Marie Monrolin, chargée de projets savanes au GEPOG, cet apport est particulièrement concret : l’association guyanaise ne disposait pas jusqu’alors d’une méthode aussi structurée sur cette question.

Les discussions portent également sur le suivi de la faune et de la flore, les oiseaux, les outils d’observation ou encore les actions menées auprès des écoles.

Il ne s’agit donc pas simplement de visiter un projet voisin. Le terrain devient un espace de comparaison des pratiques professionnelles. Voir comment l’autre travaille permet de questionner ses propres méthodes, d’identifier ce qui pourrait être adapté en Guyane française et d’ouvrir de nouvelles pistes de suivi.

Quand le Guyana vient à son tour apprendre en Guyane

Quelques mois plus tard, le mouvement s’inverse. Deux représentantes de la SRCS se rendent en Guyane française et découvrent à leur tour les pratiques du GEPOG et de ses partenaires. L’équipe leur présente notamment les méthodes utilisées pour le suivi des savanes, certaines approches ornithologiques ainsi que l’usage du drone pour observer et documenter les milieux.

Les échanges s’élargissent au fil de la mission.

La SRCS évoque par exemple les animaux blessés que les communautés lui confient régulièrement au Guyana et leur intérêt pour une meilleure structuration de leur prise en charge. Le GEPOG peut alors la mettre en relation avec des acteurs guyanais disposant d’une expérience dans ce domaine.

D’autres professionnels s’intéressent à leur tour aux actions de la SRCS, notamment autour des oiseaux, des jaguars ou du suivi des espèces. Le projet dépasse progressivement le simple échange de techniques : il fait circuler les connaissances et les contacts entre deux écosystèmes professionnels de la conservation.

« On a autant appris en allant chez eux qu’eux en venant ici »

Marie Monrolin (GEPOG)

Cette réciprocité constitue l’une des principales réussites du projet pour Marie Monrolin, et résume une compréhension spécifique de la coopération régionale : le GEPOG n’est pas ici une organisation française venant apporter son expertise et ses moyens à un partenaire étranger. La SRCS possède elle-même des connaissances, des méthodes et une expérience du terrain dont le GEPOG a besoin ; et inversement.

Les deux associations travaillent sur des territoires proches, mais leurs expériences respectives leur permettent de regarder différemment des problématiques communes. La coopération devient ainsi un laboratoire d’apprentissage entre pairs.

Le suivi des feux comme problématique partagée

Cette complémentarité est particulièrement visible autour de la gestion des incendies.

Dans les savanes, le feu n’est pas seulement un événement ponctuel : il influence les habitats, la végétation et les espèces qui y vivent. Comprendre ses effets suppose déjà de pouvoir observer ce qui se passe après son passage, dans la durée. Au Guyana, la SRCS dispose déjà d’une solide expérience dans le suivi des feux, ce qui a permis au GEPOG d’enrichir sa propre réflexion pour la Guyane. Toutefois, le partenariat a également mis en lumière les réalités de terrain, et notamment les besoins matériels de la SRCS.

Lors de la préparation du projet, certaines dépenses étaient initialement envisagées autour du matériel d’observation et de premiers secours. Des échanges plus approfondis entre les équipes ont finalement fait émerger un besoin prioritaire : renforcer l’équipement des rangers, notamment pour leur permettre de mieux intervenir face aux incendies. Le budget a donc été ajusté pour répondre à cette réalité.

Au-delà du partage de protocoles scientifiques, cette évolution illustre un aspect essentiel de la coopération : mieux connaître son partenaire permet aussi d’adapter plus justement les moyens mis à sa disposition.

Protéger les savanes, c’est aussi travailler avec les communautés

Un autre terrain d’échange concerne l’éducation à l’environnement. Les deux organisations interviennent auprès des habitants et des enfants, mais dans des contextes différents.

Initialement fondée par les communautés locales, la SRCS est profondément ancrée dans le sud du Rupununi. Observer la manière dont elle travaille avec les écoles et les populations permet au GEPOG de découvrir d’autres façons de transmettre les connaissances sur les savanes et leur biodiversité. Lors de la venue de la SRCS en Guyane, les échanges fonctionnent là encore dans les deux sens.

Les connaissances scientifiques ne sont donc pas isolées des dimensions sociales du projet : connaître, suivre et protéger les savanes suppose aussi de créer une relation entre les habitants et leur environnement.

Une coopération à rude épreuve

Malgré des enjeux de conservation largement communs, organiser une coopération entre les deux territoires reste un véritable défi.

Pour rejoindre le Rupununi depuis Cayenne, l’équipe doit passer par le Suriname et multiplier taxis, traversée en pirogue, vols puis trajet en 4×4. Partis le samedi matin, les membres du GEPOG n’arrivent chez leurs partenaires que le dimanche soir. Les difficultés s’accumulent également autour des visas, des passeports, des transferts bancaires et des changements d’itinéraires.

L’expérience révèle ainsi un paradoxe du Plateau des Guyanes : les écosystèmes ne connaissent pas les frontières administratives, mais les acteurs qui cherchent à les protéger, eux, doivent constamment les franchir.

Créer les conditions de ces rencontres est donc un enjeu à part entière. Cette réalité renforce l’intérêt de dispositifs permettant aux acteurs de disposer du temps et des moyens nécessaires pour construire des partenariats durables, partager leurs pratiques et construire une coopération réciproque.

Vers un réseau sud-américain autour des savanes ?

Au fil des missions, une perspective plus large commence d’ailleurs à se dessiner. Les échanges avec des chercheurs et professionnels font émerger une question : alors que des espaces de rencontre existent autour des savanes africaines ou de certaines thématiques de restauration écologique, pourquoi ne pas imaginer, à terme, un rendez-vous consacré aux savanes d’Amérique du Sud ?

Cette idée reste encore à construire, mais elle témoigne de la dynamique enclenchée par le projet. Initialement conçue pour permettre à deux associations de confronter leurs pratiques, la coopération favorise progressivement l’émergence d’un réseau plus large : les partenaires identifient des enjeux communs, rencontrent de nouveaux acteurs et tissent de nouvelles collaborations.

Peu à peu, l’échelle de réflexion s’élargit. De la Guyane française et du Guyana, les échanges s’ouvrent à une ambition régionale : faire émerger un espace de dialogue et de partage de connaissances autour des savanes d’Amérique du Sud.

Faire circuler les savoirs pour mieux protéger un patrimoine partagé

Avec CORÉOM, le GEPOG et la SRCS n’ont pas seulement organisé deux missions d’échange. Les deux structures ont posé les bases d’une coopération durable entre deux territoires qui, malgré leurs différences, partagent les mêmes enjeux de conservation, amorçant la création d’une communauté de pratiques transfrontalière autour de la protection des savanes.

Au fil des rencontres, chacune a découvert dans l’expérience de l’autre une source d’inspiration pour faire évoluer ses propres pratiques : un protocole de suivi développé au Guyana peut enrichir les méthodes mises en œuvre en Guyane française ; une technologie utilisée en Guyane française nourrit de nouvelles perspectives au Guyana ; une démarche d’éducation à l’environnement inspire de nouvelles façons de travailler avec les communautés.

La valeur de la coopération tient précisément dans cette circulation des connaissances, des pratiques et des expériences. Face aux incendies, à l’érosion de la biodiversité et aux autres défis de conservation, les écosystèmes ne connaissent pas de frontières administratives.

Ils nous montrent qu’apprendre les uns des autres est un levier essentiel pour renforcer les actions de conservation et que mieux protéger les savanes commence peut-être, tout simplement, par apprendre à les regarder ensemble.