Ceci est le site de La Guilde dédié aux projets solidaires. Faire un don à La Guilde

Photoreportage. De Mayotte aux Comores, la terre comme trait d’union

Table des matières

Partager

Avec AMATECO Coopération, ART.TERRE Mayotte, CRAterre et leurs partenaires comoriens ont fait de la brique de terre comprimée stabilisée (BTCS) un terrain concret de coopération régionale. Au cœur du projet soutenu par CORÉOM : des formations techniques conçues à partir des réalités observées sur les trois îles, pour renforcer les compétences des professionnels et accompagner durablement la filière comorienne. Photoreportage et récit de Melvyn Gorra, coordinateur d’ART.TERRE Mayotte.

Entre Mayotte et les Comores, la construction en terre s’inscrit dans une histoire ancienne. À Mayotte, la filière de la brique de terre comprimée s’est particulièrement développée à partir des années 1980, avec la construction de logements et d’équipements publics et la formation de nombreux professionnels. Aux Comores, plusieurs programmes ont également cherché à valoriser la terre comme matériau de construction dès la fin des années 1970, d’abord autour de la terre cuite puis de la BTCS, ne réussissant toutefois pas à générer de dynamique pérenne.

Aujourd’hui, cette histoire connaît un nouvel élan. Le programme d’amélioration de l’environnement scolaire (PAES), financé par l’AFD sur 5 ans, prévoit la réhabilitation et l’extension de plusieurs dizaines d’établissements en Grande Comore, à Anjouan et à Mohéli, avec le recours à la brique de terre comprimée stabilisée. Plus de 1,8 million de blocs doivent être produits : une commande importante, des investissements dans des presses manuelles, et surtout une occasion de renforcer durablement les compétences nécessaires à toute une filière.

C’est dans ce contexte qu’est né le projet AMATECO Coopération, porté par ART.TERRE Mayotte et CRAterre, avec l’Agence Nationale pour l’Habitat (ANH) des Comores et le Laboratoire national des travaux publics et du bâtiment (LNTPB).

L’ambition est claire : faire circuler les expériences et les savoir-faire entre les territoires pour accompagner la montée en compétences des acteurs comoriens de la filière et sa structuration durable.

Du diagnostic à la formation : partir du terrain

Mission de diagnostic aux Comores, avril 2025. Pendant plusieurs jours, les équipes du projet ont parcouru la Grande Comore, Anjouan et Mohéli pour observer la filière dans toutes ses dimensions, de la fourniture de matières premières à la distribution : visites de carrières, briqueteries et chantiers, recensement des typologies architecturales locales, des centres de formation et équipements de production et rencontres avec les acteurs institutionnels et professionnels de la filière.

Melvyn Gorra, ingénieur matériaux spécialisé dans la construction en terre crue et coordinateur du projet pour ART.TERRE, explique qu’avant de former, il faut tout d’abord commencer par observer.

En avril 2025, une première mission parcourt ainsi pendant près de deux semaines les trois îles (Grande Comore, Anjouan et Mohéli). L’objectif est en premier lieu d’appréhender la filière dans son ensemble, depuis le sourcing et l’approvisionnement en matières premières (terre argileuse, pouzzolane) jusqu’à la conception de la brique et le coût de construction, en passant par la pose. Il s’agit également d’identifier les pratiques déjà maîtrisées et les points pouvant être renforcés, notamment au niveau de la qualité des productions.

Les résultats de cette mission diagnostic deviennent alors la base du programme de formation à venir : plutôt que d’arriver avec des contenus entièrement prédéfinis, les modules sont construits par l’ensemble des partenaires à partir de ce qui a été observé sur le terrain. Une manière d’adapter l’expertise mobilisée aux réalités de la filière et aux besoins des acteurs rencontrés.

Trois formations au cœur du projet

Au cœur d’AMATECO Coopération : la transmission des savoir-faire. À partir des besoins identifiés lors de la mission de diagnostic, trois formations techniques complémentaires ont été organisées autour de la filière BTCS : production des briques, essais et contrôle de leur qualité, conception et construction. Des temps à la fois théoriques et pratiques qui ont réuni professionnels, techniciens, formateurs et futurs acteurs du bâtiment afin de renforcer les compétences à chaque étape de la chaîne.

En septembre 2025, une deuxième mission est entièrement consacrée au renforcement des compétences techniques. Pendant une dizaine de jours, en Grande Comore, trois formations complémentaires sont proposées à des professionnels issus de l’ANH, du LNTPB, de l’Université des Comores, de centres de formation et d’entreprises privées.

La première porte sur la production des briques de terre comprimée stabilisée. De la sélection de la matière première au bloc fini, les participants travaillent sur l’ensemble du cycle de fabrication, avec une attention particulière portée à la régularité et à la qualité de la production. La formation vise également à renforcer les compétences d’encadrants techniques susceptibles, à leur tour, de transmettre ces pratiques aux équipes.

Le deuxième module est consacré aux essais, aux normes et au contrôle en laboratoire. Les participants approfondissent les protocoles permettant d’évaluer les caractéristiques des matériaux et la conformité des blocs produits. Cette dimension est essentielle : développer la BTCS suppose aussi de pouvoir objectiver et garantir sa qualité.

Enfin, une troisième formation travaille sur les règles de conception et de construction en BTCS : principes de dimensionnement, mise en œuvre dans les ouvrages et contrôle d’exécution. Elle associe notamment des étudiants, des formateurs et des représentants d’entreprises, élargissant ainsi la transmission au-delà des seules institutions directement impliquées dans le projet.

Ces trois modules sont complémentaires. Ils permettent d’aborder la filière comme une chaîne de compétences : bien produire le matériau, savoir en contrôler la qualité et être capable de concevoir et construire avec lui.

C’est là que se situe l’un des apports les plus structurants d’AMATECO : ne pas concentrer les actions seulement sur quelques spécialistes, mais favoriser l’intégration des différents profils appelés à intervenir à chaque étape de la filière.

Former aujourd’hui, transmettre demain

Cette logique de transmission se poursuit au-delà du premier cycle de formations. À Anjouan, les actions menées auprès des professionnels du BTP et des établissements techniques permettent de prolonger la sensibilisation à la fabrication et au contrôle qualité des BTCS. Entreprises locales, ingénieurs et enseignants de l’École nationale technique et professionnelle sont associés aux échanges. Pour les jeunes en formation, la construction en terre devient ainsi une compétence professionnelle concrète. Un élève de deuxième année de CAP à Wani (voir ci-contre) raconte notamment avoir découvert différents types de briques et de terres ainsi que de nouvelles pratiques techniques susceptibles d’enrichir sa formation. Derrière la structuration d’une filière se joue aussi cette transmission vers une nouvelle génération de professionnel(le)s.

La coopération prend alors tout son sens : il ne s’agit plus seulement d’échanger entre experts, mais de créer les conditions pour que les compétences puissent continuer à circuler localement.

Une expertise qui se construit avec les partenaires

Pour Melvyn, cette expérience rappelle que la maîtrise technique d’un sujet n’est qu’une partie de la coopération.

« On avait peut-être l’expertise technique, mais on ne connaissait pas le contexte. Les partenaires locaux avaient toute leur place. »

L’ANH et le LNTPB ne sont pas des simples destinataires des formations. Leur connaissance des pratiques, des institutions et des acteurs est indispensable pour adapter les actions, mobiliser les professionnels et inscrire le projet dans son environnement.

Au fil des mois, les relations se renforcent et un cadre partenarial formel vient préciser les rôles et les modalités de travail entre les différents acteurs. « Cela a permis de mettre un cadre et d’assurer une relation sereine et de confiance. »

Cette confiance s’installe dans les pratiques : préparer les missions ensemble, partager les résultats, ajuster les actions et réfléchir collectivement à la suite.

L’accompagnement proposé dans le cadre de CORÉOM joue ici un rôle de soutien, depuis la conception du projet jusqu’aux ajustements nécessaires pendant sa mise en œuvre.

Après les formations, faire vivre la filière

Former constitue une étape décisive, mais les partenaires se posent rapidement une autre question : comment faire vivre ces compétences dans la durée ?

C’est l’heure de dresser un bilan et surtout de travailler sur l’”après” projet. Formation professionnelle et universitaire, certification des matériaux, implication du secteur privé et nouveaux débouchés sont mis en discussion avec les acteurs du territoire.

Les premiers effets sont déjà observables. L’ANH fait état d’une amélioration de la qualité des blocs produits et d’un renforcement des pratiques de contrôle et des compétences des équipes locales.

L’enjeu dépasse désormais les seuls chantiers scolaires : il s’agit de consolider un environnement dans lequel les BTCS pourront continuer à être produites, contrôlées, prescrites et mises en œuvre dans d’autres constructions, avec notamment une demande attendue des particuliers.

Cette dynamique bénéficie aussi d’une visibilité croissante auprès du public et des acteurs du bâtiment, notamment à travers les actions de sensibilisation et, ponctuellement, leur relais dans les médias comoriens.

Une première coopération qui appelle une suite

Pour ART.TERRE, AMATECO constitue une étape importante dans sa propre trajectoire.

Le projet a mobilisé beaucoup d’énergie, mais il a aussi conforté l’envie d’inscrire davantage l’action d’ART.TERRE dans son environnement régional. De nouvelles pistes sont ainsi envisagées dans l’océan Indien. AMATECO Coopération aura donc fait circuler bien davantage qu’une technique. En partant de l’observation du terrain, en investissant fortement dans la formation et en associant les acteurs chargés demain de produire, contrôler, construire et transmettre, le projet contribue à renforcer une filière à partir des compétences déjà présentes aux Comores.

Entre Mayotte et les Comores, la terre devient ainsi un support très concret de coopération : des savoir-faire qui se rencontrent, se transmettent et se renforcent pour pouvoir, à leur tour, continuer à circuler.

« CORÉOM nous a donné envie d’aller plus loin. »

Regarder le reportage du journal télévisé de l’ORTC, la télévision publique nationale comorienne.