Le 17 juin 2026, l’Agence française de développement en Martinique a accueilli un atelier de co-design et de capitalisation du programme CORÉOM. Aux côtés de l’AFD et de La Guilde, quatre associations martiniquaises ont mis en commun leurs expériences afin d’en tirer des enseignements utiles aux futurs projets de coopération dans la Caraïbe.
Comment passe-t-on d’une idée de coopération à une relation concrète avec un partenaire caribéen ? Que faut-il anticiper avant de franchir la frontière ? Comment avancer lorsque les contraintes administratives, financières ou logistiques viennent bousculer le projet initial ?
Ces questions ont traversé les échanges entre ZOFI, KONBIT, F’KREYOL et Caribbean Cetacean Society, quatre organisations de la société civile accompagnées dans le cadre de CORÉOM. Réunies à l’AFD Martinique, avec la facilitation de La Guilde, elles ont accepté de revenir sur leurs parcours, leurs réussites, les difficultés rencontrées et les ajustements qui leur ont permis de poursuivre leur coopération.




Relire l’expérience, au-delà du bilan des projets
L’atelier ne visait pas à évaluer les projets ni à mesurer leurs résultats. Il proposait un autre regard : partir de l’expérience vécue pour comprendre ce que les acteurs ont appris en chemin et ce qui pourrait être transmis à d’autres organisations.

Les participants ont ainsi revisité les différentes étapes de leur parcours : la rencontre avec le partenaire, la construction du projet, les déplacements, la mise en œuvre des activités, les imprévus et les solutions imaginées pour continuer à avancer.
Les échanges ont permis de représenter les routes empruntées, mais aussi les détours, les obstacles, les ressources mobilisées et les apprentissages acquis. Cette approche a rendu visibles des dimensions qui apparaissent rarement dans les comptes rendus administratifs : les émotions, les relations de confiance, les incompréhensions.
Des objets pour raconter la coopération autrement
Chaque organisation avait été invitée à apporter un objet symbolisant son expérience. Ces objets ont ouvert la voie à des récits particulièrement incarnés.
Pour ZOFI, le symbole choisi est « le passeport » : celui qui permet le déplacement, la rencontre et le franchissement des frontières, mais qui rappelle aussi tout ce qu’il faut préparer avant de partir.
F’KREYOL a apporté « le chabéta rapporté du Cap-Vert », un objet reliant pratique artistique, patrimoine culturel et transmission entre territoires.
Caribbean Cetacean Society a choisi « l’orque de Saint-Vincent », représentation des liens créés autour de la connaissance et de la protection des mammifères marins dans la Caraïbe.
KONBIT a résumé son parcours par une expression particulièrement évocatrice : « Un ouragan de créativité. »
Cette image dit l’intensité de l’expérience : l’énergie collective mobilisée, les idées qui circulent, les imprévus qui obligent à se réorganiser et la créativité nécessaire pour ne pas perdre le cap.
Derrière les récits, une même réalité apparaît : la saolidarité n’est pas seulement un projet à administrer. C’est une aventure humaine, faite de rencontres, de déplacements, de négociations et d’adaptations permanentes.
Coopérer demande du temps et de la confiance
Malgré la diversité des projets et des partenaires, les échanges ont fait émerger plusieurs enseignements communs.
Une coopération ne commence pas avec la signature d’une convention. Elle se construit bien en amont, à travers la connaissance mutuelle, la clarification des attentes et la compréhension des contraintes de chacun. Les partenaires ne disposent pas toujours des mêmes moyens, ne travaillent pas selon les mêmes temporalités et ne donnent pas nécessairement le même sens aux engagements pris.
En particulier, la relation partenariale doit donc être considérée comme un processus à part entière. Il faut prendre le temps de définir les rôles, de préciser les responsabilités, d’identifier les interlocuteurs et d’établir des modalités de dialogue suffisamment régulières pour prévenir les malentendus.
Les difficultés rencontrées ne signifient pas nécessairement que la coopération a échoué. Lorsqu’elles peuvent être exprimées, analysées et accompagnées, elles deviennent elles-mêmes une source d’apprentissage.
Anticiper les réalités très concrètes de la coopération régionale

Les récits ont également rappelé que la proximité géographique ne garantit pas la facilité des échanges. Dans la Caraïbe, rejoindre un territoire voisin peut demander plusieurs correspondances, générer des coûts importants ou nécessiter des formalités complexes.
À ces enjeux de mobilité s’ajoutent les questions de transferts financiers, de fonctionnement bancaire, de cofinancement, de disponibilité des partenaires et de différences entre les cadres administratifs ou juridiques.
Pour les organisations qui réalisent une première coopération régionale, ces obstacles peuvent rapidement devenir déstabilisants. L’un des enseignements de l’atelier est donc la nécessité de mieux sécuriser le démarrage des projets, en insistant sur les informations pratiques, des contacts utiles et des points de vigilance sur les dimensions suivantes :
- administratives et juridiques ;
- bancaires et financières ;
- logistiques et douanières ;
- partenariales et interculturelles ;
- liées aux déplacements et à la mobilité régionale.
Cette préparation ne doit cependant pas se limiter à une boîte à outils, ni ne peut se substituer à une expérience qui vient du terrain. Elle gagne à être associée à des partages d’expérience entre pairs, dans un espace capable d’aider les porteurs à interpréter les difficultés rencontrées et à rechercher des solutions adaptées à leur contexte.
Ne pas rester seul(e) face aux difficultés
Les échanges ont montré l’importance de pouvoir compter sur plusieurs formes d’appui diversifié tout au long du projet : un accompagnateur, un réseau territorial, une personne-ressource connaissant le pays partenaire, mais aussi d’autres porteurs ayant déjà traversé des situations similaires.
L’accompagnement ne concerne donc pas uniquement le montage technique du projet. Il peut également faciliter les relations entre partenaires, mettre en lien les organisations avec les bons interlocuteurs et créer des espaces d’échange.
L’atelier a lui-même illustré cette fonction. En découvrant plus finement les expériences conduites depuis la Martinique, les participants ont identifié des préoccupations communes et des connaissances susceptibles d’être partagées. Un contact, une méthode ou une solution éprouvée par une organisation peut devenir une ressource précieuse pour une autre.
L’AFD Martinique au contact des expériences de terrain
La présence de Luc Migozzi, de l’AFD Martinique, a permis d’établir un dialogue direct entre les organisations porteuses de projets et les partenaires qui soutiennent le programme.
En accueillant cet atelier, l’AFD Martinique a contribué à créer un espace où les associations pouvaient faire entendre non seulement les résultats de leurs actions, mais aussi les réalités concrètes de leur mise en œuvre. Cette écoute est essentielle pour comprendre les besoins des organisations et réfléchir aux enjeux de futurs dispositifs d’accompagnement.
Les expériences présentées rappellent également le rôle joué par la société civile dans l’ouverture régionale de la Martinique. Par leurs projets culturels, éducatifs, environnementaux et citoyens, les associations créent des liens durables avec les territoires voisins et contribuent à inscrire la Martinique dans son environnement caribéen.
Une mappe sensible pour prolonger l’expérience
Les récits, objets symboliques et enseignements recueillis pendant l’atelier ont été réunis dans une mappe sensible au grand format. Conçue comme une restitution visuelle et collective, elle retrace les routes empruntées par les quatre organisations, les obstacles rencontrés, les ressources mobilisées et les principaux apprentissages de leurs coopérations.
Elle permet de découvrir autrement les expériences de ZOFI, KONBIT, F’KREYOL et Caribbean Cetacean Society (CCS), mais aussi d’ouvrir la réflexion avec d’autres acteurs souhaitant construire des coopérations dans la Caraïbe.
→ Télécharger la mappe sensible de l’atelier de Martinique – format A2 [PDF]
CLÉ DE LECTURE : QU’EST-CE QUE LA CAPITALISATION ?
La capitalisation est une démarche qui consiste à relire une expérience avec celles et ceux qui l’ont vécue, afin d’identifier les pratiques utiles, les difficultés rencontrées, les solutions trouvées et les apprentissages acquis. Contrairement à l’évaluation, elle ne cherche pas d’abord à juger les résultats, mais à comprendre comment les acteurs ont agi et ce qu’ils ont appris en chemin. Ces enseignements sont ensuite transformés en ressources partageables pour inspirer d’autres initiatives et améliorer les futurs projets de coopération régionale.