Avec le projet Solidarity School Garden, le Centre de découverte de la forêt guyanaise (CEDEFOG) et la fondation surinamaise SUWAMA ont relancé des jardins pédagogiques et créé des passerelles entre élèves, éducateurs et acteurs de l’environnement de Guyane et du Suriname. Portée par le CEDEFOG, cette première coopération transfrontalière raconte aussi les coulisses d’un partenariat : une réponse décisive à un simple courriel, un atelier mené en quatre langues, des transferts financiers semés d’embûches et, surtout, une confiance qui permet au projet de continuer à pousser après la fin du financement. Entretien avec Lucile Dudoignon, cofondatrice et coordinatrice de projets pour le CEDEFOG.
De la forêt guyanaise à la coopération régionale
Depuis plus de vingt ans, Lucile Dudoignon travaille en Guyane autour de la forêt et de l’éducation à l’environnement. Après des expériences à l’Office national des forêts, dans des réserves naturelles et au sein de plusieurs associations, elle développe ses propres activités pédagogiques, puis s’engage dans la création du Centre de découverte de la forêt guyanaise (CEDEFOG).
Implantée dans la zone agricole et forestière de Kourou, à quelques kilomètres de la montagne des Singes, l’association dispose d’un jardin pédagogique et de trois hectares de forêt amazonienne consacrés à la découverte, à la sensibilisation et à l’expérimentation.
Son engagement repose sur une conviction qui accompagne tout son parcours :
« Pour protéger un milieu, il faut d’abord le connaître et l’aimer. »
Lucile Dudoignon
Lorsque Lucile découvre l’appel à projets CORÉOM, elle réfléchit déjà au développement d’un projet autour des jardins partagés et pédagogiques. L’appel à projets provoque cependant un déplacement : pourquoi limiter cette réflexion à la Guyane, alors que des expériences et des besoins similaires existent de l’autre côté de la frontière ?

Au programme : workshop de 2 jours, visites d’exploitations (aquaponie, permaculture), relance des jardins pédagogiques de trois écoles de Moengo.
Le projet local commence ainsi à prendre une dimension régionale.
Un premier courriel, une réponse immédiate
Le CEDEFOG ne dispose pas encore d’un partenaire identifié au Suriname. Lucile commence donc par effectuer des recherches en ligne et contacte une première organisation : SUWAMA.
La réponse est presque immédiate.
Ce détail, apparemment anodin, constitue le premier moment décisif de la coopération. Les échanges se poursuivent par courriel, puis en visioconférence. Malgré la distance et la langue, les deux structures découvrent rapidement une proximité dans leur manière de travailler et dans leurs attentes.
Fondée en 2008, SUWAMA intervient dans tout le Suriname sur la gestion des déchets, la biodiversité, l’eau, l’énergie et l’éducation à un mode de vie plus durable. Elle possède déjà une solide expérience des jardins scolaires biologiques, conçus à la fois comme des lieux d’apprentissage, de coopération et de sensibilisation à une alimentation saine.
Le partenariat ne part donc pas de zéro. Il réunit deux organisations qui travaillent sur des territoires différents, mais partagent une même conception du jardin : non pas seulement un espace où l’on plante, mais un support pour apprendre, transmettre et agir collectivement.
Dans le cadre de Solidarity School Garden, le CEDEFOG et SUWAMA s’engagent à relancer trois jardins pédagogiques au Suriname, à transmettre des pratiques agroécologiques et à favoriser les échanges entre les communautés éducatives des deux territoires.


Un projet qui apprend très vite à s’adapter
La coopération internationale n’est pas le seul espace où le projet doit trouver ses équilibres. Côté guyanais, la structure initialement associée au projet devait mobiliser des jeunes accompagnés par l’aide sociale à l’enfance. Mais la personne référente, très investie dans la démarche, quitte son poste quelques mois plus tard.
Le changement d’interlocuteur fragilise la continuité du partenariat. Lucile doit alors chercher une autre solution.
Le projet rebondit grâce au collège Auguste Dédé de Rémire-Montjoly, avec lequel elle a déjà travaillé. Un jardin pédagogique est développé avec des élèves volontaires et des échanges sont organisés avec les établissements surinamais. Ce réajustement, d’abord imposé par les circonstances, ouvre finalement une nouvelle dimension pédagogique au projet.
L’expérience illustre une réalité fréquente dans les projets associatifs : les partenariats ne sont jamais totalement figés. Le départ d’une personne peut interrompre une dynamique, mais il peut aussi conduire à mobiliser de nouveaux acteurs et à repenser les activités.
Avant l’atelier, vérifier l’eau, l’électricité… et les travaux
La connaissance que Lucile possède déjà du Suriname joue un rôle déterminant. Ayant vécu pendant plusieurs années dans un village noir-marron du côté guyanais, elle connaît une partie des langues, des pratiques et des réalités du bassin du Maroni.
Mais connaître un territoire ne dispense pas de tout vérifier.
Avant l’organisation du principal temps d’échange, elle se rend sur place pour repérer les lieux et s’assurer que la logistique permettra réellement d’accueillir le groupe. Le bâtiment choisi pour l’hébergement est encore en travaux. Il faut vérifier l’arrivée de l’eau, le fonctionnement de l’électricité, la possibilité de préparer les repas et les conditions d’accueil.

Lucile doit également trouver le bon rythme pour relancer ses interlocuteurs :
« Pas trop tôt, sinon c’est oublié ; pas trop tard, sinon ils n’ont plus le temps de le faire. »
Cette anecdote résume une compétence rarement visible : savoir observer les temporalités du partenaire et adapter sa propre organisation, plutôt que d’imposer mécaniquement ses habitudes de travail.
Quatre langues autour d’un même jardin
Le temps fort du projet se déroule au Suriname, pendant deux journées d’ateliers réunissant des personnes venues d’horizons très différents.
On y parle de jardins pédagogiques, de choix des plantes, de techniques agricoles, mais aussi de compost et de toilettes sèches. Les échanges circulent entre le français, l’anglais, le néerlandais et le Sranan Tongo.
Une adhérente du CEDEFOG facilite la traduction entre le français et l’anglais. Lucile mobilise les connaissances linguistiques acquises au fil de son parcours. SUWAMA assure les échanges en néerlandais et en anglais. Lorsqu’aucune traduction formelle n’est disponible, chacun cherche ses mots, reformule, fait des gestes et accepte de commettre des erreurs.
Loin de ralentir la rencontre, cette fragilité partagée met rapidement tout le monde à l’aise.
« On a dû parler quatre langues pour faire les ponts. Chacun faisait des erreurs, il y avait beaucoup de rires, mais on arrivait à se comprendre. C’était de vrais échanges, dans une grande simplicité. »
Pour Lucile, cette scène incarne le mieux la coopération : des personnes qui ne disposent pas toujours des mêmes codes ni des mêmes mots, mais qui trouvent malgré tout une manière de construire ensemble.
Faire durer les jardins après CORÉOM

L’accompagnement proposé dans le cadre de CORÉOM joue également un rôle important dans l’évolution du projet.
Au départ, Lucile craint que les réunions régulières ne deviennent une charge supplémentaire pour une association disposant de peu de ressources humaines. Elles se révèlent pourtant utiles pour suivre l’avancement des activités, prendre du recul et sécuriser les décisions.
Lorsque certaines dépenses réalisées au Suriname s’avèrent inférieures aux prévisions, et que d’autres actions ne peuvent finalement pas avoir lieu, une partie du budget reste disponible. Avec l’appui technique proposé par le programme, le CEDEFOG réfléchit à la meilleure manière d’utiliser ces moyens.
Plutôt que d’ajouter une activité ponctuelle, les partenaires choisissent d’investir dans la continuité.
Une convention est élaborée entre le CEDEFOG, SUWAMA et les écoles surinamaises. Elle précise l’utilisation des fonds, les responsabilités de chacun, le suivi des activités et la transmission de bilans et de photographies. Le service local du ministère surinamais de l’Agriculture est également associé à la démarche.
Le dispositif doit permettre à SUWAMA d’accompagner les écoles et de maintenir la dynamique des jardins pendant deux années supplémentaires, sans dépendre de la présence permanente du CEDEFOG.
L’accompagnement n’a donc pas seulement aidé à exécuter le projet : il a permis de penser son autonomie après CORÉOM.
Envoyer de l’argent au Suriname : un parcours en cinq étapes
Toute coopération possède aussi ses coulisses moins visibles.
Pour Lucile, la principale difficulté concerne le transfert des fonds au Suriname. Habituée aux virements bancaires classiques, elle découvre qu’aucun IBAN ne peut être utilisé pour envoyer directement l’argent sur le compte du partenaire.
Le transfert doit finalement être réalisé en cinq fois.
À chaque étape, un nouvel obstacle apparaît : plafond de carte bancaire, montant mensuel maximal autorisé, problème de réseau en agence, opération refusée malgré une augmentation du plafond, puis nouvel essai en ligne avec un opérateur spécialisé….Les allers-retours se multiplient entre l’association, la banque et l’agence de transfert de Kourou.
Cette expérience très concrète fait désormais partie des connaissances acquises par le CEDEFOG.
Un visa obtenu… quelques jours trop tard
Une autre action devait permettre à une représentante de SUWAMA de venir en Guyane pour rencontrer les élèves du collège et plusieurs acteurs institutionnels.
Les démarches de visa sont engagées, mais trop tardivement pour respecter le calendrier du projet. Le document est finalement accordé, quelques jours seulement après la période prévue pour la rencontre.
À ce décalage administratif s’ajoute un événement familial qui empêche définitivement le déplacement avant la clôture du financement.
L’épisode laisse un enseignement clair : les mobilités du Suriname vers la Guyane doivent être envisagées très en amont. La coopération transfrontalière est pensée dans la réciprocité, mais cette réciprocité demeure inégalement accessible lorsque les partenaires ne sont pas soumis aux mêmes conditions de circulation.
La fin d’un financement, pas celle du partenariat
Avec la clôture de CORÉOM, la première phase de Solidarity School Garden s’achève. Mais les jardins continuent d’être accompagnés au Suriname et le collège guyanais souhaite maintenir les échanges avec les élèves partenaires.
Pour le CEDEFOG comme pour SUWAMA, le projet a permis de consolider une relation qui pourrait désormais se prolonger sous d’autres formes.
Il a surtout montré que la coopération ne repose pas sur l’absence de difficultés. Elle se construit dans la capacité à les traverser ensemble : trouver un nouvel établissement lorsqu’un partenaire se retire, vérifier un hébergement encore en travaux, recommencer plusieurs fois un transfert financier ou passer d’une langue à l’autre jusqu’à parvenir à se comprendre.
Entre la Guyane et le Suriname, les jardins pédagogiques ont ainsi produit davantage que des plantations. Ils ont créé un espace commun dans lequel les savoirs circulent, les différences deviennent des ressources et les liens peuvent continuer à pousser bien après la fin du programme.