Aux frontières de la Guyane, la coopération régionale se vit au quotidien dans la complexité : diversité linguistique, décalages institutionnels, manque de financements adaptés, mais aussi volonté des acteurs locaux de faire ensemble. Réunis à Cayenne les 19 et 20 juin 2025, plus de cinquante participants – associations, élus, institutions, chercheurs et réseaux – ont dressé un état des lieux lucide des défis de la coopération transfrontalière et partagé des pistes pour l’avenir. Au cœur des échanges, une conviction s’impose : il faut repenser la coopération à partir du territoire et de ses forces vives.

Coopération transfrontalière en Guyane : défis partagés, dynamiques en construction
Sous ses lignes de bois et d’acier, la Maison des Cultures et des Mémoires de Guyane semble raconter à elle seule l’histoire d’un territoire : solidement ancrée dans son sol, mais ouverte par de larges façades qui laissent circuler l’air, la lumière et les regards. C’est dans ce lieu à la fois symbolique et architecturalement singulier qu’a eu lieu, les 19 et 20 juin 2025, le séminaire organisé par Guyacoop, en partenariat avec la Collectivité Territoriale de Guyane (CTG), consacré à la coopération régionale. Plus de cinquante acteurs y ont pris part – associations, élus, institutions, chercheurs, réseaux multi-acteurs – pour interroger ensemble un enjeu qui dépasse la seule Guyane : comment transformer la coopération transfrontalière, si souvent freinée par les particularités institutionnelles et les différences de contexte, en un véritable levier de développement partagé ?
La coopération transfrontalière : complexité et vitalité
La Guyane vit une situation particulière : région ultrapériphérique de l’Union européenne, département français, mais aussi territoire amazonien en prise directe avec le Brésil et le Suriname. À ce carrefour de mondes, la coopération ne se résume jamais à un exercice technique. Elle est faite de pratiques quotidiennes, de circulations humaines, de solidarités, mais aussi d’obstacles concrets : barrières linguistiques, écarts de ressources, temporalités politiques décalées. Ces réalités rendent la tâche exigeante, mais elles révèlent aussi une vitalité unique.
CORÉOM : un levier salué par les associations
L’ingénierie locale, l’accès aux financements et la mise en relation avec les institutions sont autant de défis identifiés. Mais tous rejoignent une même idée : la coopération se construit d’abord par la structuration d’un milieu associatif, enraciné dans ses territoires et capable de dialoguer à l’échelle régionale.

C’est dans ce contexte que le programme CORÉOM – Coopération Régionale Outre-Mer a été évoqué à plusieurs reprises. Sa méthode, basée sur un diagnostic partagé et un accompagnement de proximité, a été perçue comme une réponse adaptée aux besoins exprimés. « CORÉOM nous donne pour la première fois des outils pensés à notre mesure », a confié un participant. Le programme s’inscrit naturellement dans un écosystème d’initiatives finalisées à accompagner cette structuration et les dynamiques locales en cours.
L’ingénierie locale, l’accès aux financements et la mise en relation avec les institutions sont autant de défis identifiés. Mais tous rejoignent une même idée : la coopération se construit d’abord par la structuration d’un milieu associatif, enraciné dans ses territoires et capable de dialoguer à l’échelle régionale.
Un milieu associatif à consolider pour peser ensemble
Au fil des interventions, un constat est revenu avec insistance : sans un partenariat fort et structuré, capable d’agir collectivement, la coopération régionale restera fragile. Les témoignages ont montré que les associations ainsi que les collectivités sont en première ligne quand il s’agit d’initier des liens de proximité – qu’il s’agisse de projets éducatifs, culturels ou de santé – mais qu’elles manquent de souplesse administrative, de reconnaissance et de moyens pour les porter dans la durée. C’est le propos tenu par Anne-Laure Paris, référente du MAZ – Maison de la Photographie Guyane Amazonie, intervenue pendant la table ronde des organisations de la société civile.
« Nous faisons de la coopération, grâce à des volontés individuelles au sein de notre petite équipe, mais aussi grâce à tout un écosystème de soutiens. Lauréats du programme CORÉOM, nous avons bénéficié non seulement d’un appui financier, mais aussi d’un accompagnement en compétences et en structuration. Cela nous a permis d’ouvrir des coopérations avec nos voisins, comme ce beau projet en cours avec le collectif de photographes de Belém, dans la perspective de la Saison France-Brésil 2025.
Sans ces soutiens institutionnels, associatifs et culturels, nous n’irions pas très loin, surtout dans le milieu de la culture, qui est un lien social essentiel. Ce que je découvre depuis dix-huit mois en Guyane, c’est la vitalité d’un tissu associatif unique, extrêmement engagé et porteur d’identités précieuses. La question qui reste pour moi est celle de la pérennité : comment faire pour que les graines plantées aujourd’hui portent des fruits demain, sans avoir à tout recommencer ? »

Une coopération enracinée, ouverte et durable
Au sortir de ces deux jours, une impression domine : la coopération transfrontalière en Guyane est à la fois fragile et puissante, entravée par des freins réels mais portée par une énergie collective indéniable. Elle ne se décrète pas depuis les capitales, mais s’invente au quotidien, ici, à travers des projets, des rencontres et des réseaux. Le séminaire a montré que cette dynamique existe bel et bien, qu’elle a besoin de soutien et de reconnaissance, mais qu’elle s’appuie d’abord sur la créativité et l’engagement des acteurs locaux.
Comme l’architecture de la Maison des Cultures et des Mémoires qui l’a abrité, cette coopération est faite d’ancrage et d’ouverture : enracinée dans les territoires, mais tendue vers l’horizon régional. C’est là sa force, et peut-être aussi son avenir.
CLÉ DE LECTURE : LA GUYANE, UN TERRITOIRE INTERNATIONALISE
- 37 % de la population est étrangère (vs 7 % en moyenne nationale).
- 31 % des habitants sont immigrés (nés étrangers à l’étranger).
- 639 associations à vocation internationale (8 % du tissu associatif), principalement tournées vers l’Amérique (38 %), l’Afrique (20 %) et l’Europe (13 %).
- Coopération structurée : Commissions Mixtes Transfrontalières, Conseils du Fleuve (Oyapock, Maroni), antennes de la CTG au Brésil et Suriname.
- Programme Interreg Amazonie (2014-2020) : 20 projets financés, 17,5 M€ (santé, transport/logistique, environnement).
- Économie : 57,5 % des importations depuis l’Hexagone, <1 % avec les pays voisins.
- Tourisme : +11 % en 2024, mais 64 % des visiteurs viennent toujours de France hexagonale et Antilles.
Entre atouts environnementaux majeurs, forte composante migratoire et dynamique associative vivace, la Guyane se positionne comme un territoire clé de la coopération amazonienne et caribéenne, à condition de dépasser les freins structurels qui limitent encore son internationalisation.
* Extraits des présentations réalisées lors du séminaire de Guyacoop