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CCRAG 2026 : faire de l’appartenance régionale une capacité d’action

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Réunie du 1er au 3 juillet 2026 en Martinique, la XVIIIe Conférence de coopération régionale Antilles-Guyane a marqué une nouvelle étape pour les collectivités françaises d’Amérique. Après plusieurs avancées institutionnelles, l’enjeu n’est plus seulement d’affirmer leur appartenance à la Caraïbe, au plateau des Guyanes et à l’Amazonie, mais de transformer cette position en capacité d’action. Représentation politique, échanges économiques, connectivité, Sargasses, déchets, énergie et biodiversité : les débats ont fait apparaître des priorités communes et, surtout, les outils encore nécessaires pour passer des intentions aux réalisations.

Changer de place dans son propre environnement régional

Les interventions d’ouverture ont rappelé la situation singulière de la Guadeloupe, de la Guyane, de la Martinique, de Saint-Martin et de Saint-Barthélemy : ces territoires appartiennent à la République française et, selon leur statut, à l’espace européen, tout en étant géographiquement, économiquement et culturellement inscrits dans des bassins régionaux dont ils partagent les risques et les opportunités. Cette double appartenance peut constituer un atout, mais elle produit aussi des tensions lorsque les normes, les politiques commerciales ou les cadres de décision européens s’articulent difficilement avec les réalités caribéennes et amazoniennes.

Une ambition politique commune s’est dégagée : ne plus rester à la périphérie des discussions qui concernent directement les territoires. Routes maritimes, sécurité, commerce, environnement, énergie ou numérique ne peuvent être pensés sans leur participation effective.

Les adhésions de la Martinique et de la Guadeloupe à plusieurs organisations régionales, comme la dynamique engagée par la Guyane, traduisent cette volonté de prendre part aux espaces où se construisent les réponses régionales. Elles ouvrent des possibilités nouvelles, mais ne produiront des effets que si elles s’accompagnent d’une présence continue, de moyens administratifs et d’une capacité à peser sur les décisions.

Les prises de parole des collectivités ont donné plusieurs traductions à cette ambition. Saint-Martin a rappelé que, sur une île partagée entre deux souverainetés, les pratiques transfrontalières ont souvent précédé les cadres juridiques. Le territoire plaide ainsi pour une intégration économique pragmatique, capable de résoudre les incohérences entre proximité géographique et règles applicables.

La Guyane a présenté sa vocation de trait d’union entre l’Europe, la Caraïbe, le plateau des Guyanes et l’Amazonie, en s’appuyant sur ses représentations au Suriname et au Brésil, ses coopérations de proximité et son adhésion récente à l’Union caribéenne des télécommunications.

La Guadeloupe a, quant à elle, exposé une diplomatie territoriale structurée autour de trois dimensions complémentaires : le positionnement politique, l’insertion dans les organisations régionales et la traduction opérationnelle de cette présence en projets.

Saint-Barthélemy a enfin insisté sur la nécessité de renforcer les coopérations en matière de connectivité numérique, de déchets, de sargasses et de transition énergétique.

Des ateliers réunis autour d’un même impératif : organiser les interdépendances

Les plénières et ateliers ont fait émerger des priorités fortement interdépendantes. Sur le plan économique, les échanges ont souligné les principaux freins au commerce régional : liaisons insuffisantes, coûts logistiques, normes différentes, manque de données et capacités limitées des petites entreprises.

Les services et les filières innovantes – Blue Tech, AgriTech, climat, biodiversité, eau, données spatiales ou cybersécurité – offrent néanmoins des perspectives, à condition de mieux accompagner les entreprises et d’articuler les financements. La logistique doit ainsi être envisagée comme un écosystème associant transport, infrastructures, douane, normes, information et traçabilité.

Sur le plan environnemental, les sargasses imposent désormais une réponse caribéenne anticipée et coordonnée, couvrant toute la chaîne, de la prévision à la valorisation, avec une vigilance particulière sur les risques sanitaires. Les débats ont également porté sur la biodiversité, le recul du trait de côte, l’eau, l’énergie et les déchets. Concernant le recyclage, la mutualisation régionale des gisements apparaît prometteuse, mais suppose des flux réguliers, un tri de qualité, une logistique réaliste, des débouchés identifiés et un modèle économique viable. Une priorité commune se dégage : organiser concrètement les interdépendances régionales grâce à des données partagées, des infrastructures adaptées, des compétences renforcées, des financements coordonnés et des responsabilités clairement définies.

De l’adhésion institutionnelle à une diplomatie de projets

La séquence consacrée à la diplomatie territoriale a précisé les conditions de ce passage à l’action. L’adhésion à une organisation régionale ne constitue pas un aboutissement : elle donne accès à des lieux de dialogue, à des réseaux techniques et à des opportunités, mais tout reste ensuite à construire. Les exemples présentés montrent que les résultats reposent sur la régularité de la présence, la connaissance du fonctionnement des organisations et la capacité à identifier les bons points d’entrée.

La Guadeloupe a illustré cette démarche par son implication dans l’Organisation des États de la Caraïbe orientale, l’Association des États de la Caraïbe et la Commission économique pour l’Amérique latine et la Caraïbe. Le placement de chargés de coopération et de volontaires au sein des organisations permet de créer de la confiance, de mieux faire circuler l’information et de repérer les possibilités de projets. La vice-présidence guadeloupéenne de la sous-commission consacrée aux Sargasses montre également comment une présence institutionnelle peut servir une priorité territoriale et lui donner une portée internationale.

La Guyane suit une trajectoire complémentaire. En choisissant d’entrer dans la coopération caribéenne par les télécommunications, le numérique et la cybersécurité, elle s’appuie sur des domaines où elle peut apporter une valeur ajoutée immédiatement identifiable. Son adhésion à l’Union caribéenne des télécommunications ouvre ainsi des perspectives pour ses infrastructures, ses entreprises innovantes et ses compétences techniques. Cette démarche traduit une conception de la coopération fondée sur la réciprocité : le territoire ne se présente pas seulement comme bénéficiaire, mais comme partenaire capable de contribuer au développement régional.

Les échanges ont également mis en évidence le rôle stratégique des agences spécialisées de la CARICOM dans la santé, la sécurité civile, la gestion des catastrophes ou la sécurité. Pour les collectivités françaises, ces instances techniques peuvent constituer des portes d’entrée particulièrement concrètes, y compris lorsque leurs compétences en matière de politique étrangère et commerciale restent encadrées par l’État et l’Union européenne.

Des feuilles de route pour assurer la continuité

Au fil de la conférence, plusieurs conditions de réussite sont revenues avec insistance : disposer de données fiables, assurer une continuité administrative entre les rencontres, mobiliser les bons instruments financiers, renforcer les compétences d’ingénierie, améliorer la compatibilité des normes et maintenir une présence active dans les réseaux régionaux. Le principal risque serait de multiplier les annonces sans organiser leur suivi.

La préparation de feuilles de route à l’issue de la CCRAG répond à cette exigence. Elles devront hiérarchiser les actions, identifier les responsabilités et permettre de mesurer l’avancement des engagements entre deux éditions. La plateforme réunissant collectivités, préfectures et ambassade doit contribuer à cette continuité. L’enjeu est bien de faire de la conférence non un rendez-vous isolé, mais un jalon dans une coopération suivie.

La XVIIIe CCRAG a ainsi moins cherché à démontrer la nécessité de la coopération régionale – largement acquise – qu’à préciser les conditions de son effectivité. Les territoires français d’Amérique disposent désormais de positions plus affirmées dans leur environnement régional, d’expériences à partager et de secteurs dans lesquels ils peuvent apporter une expertise. Le défi consiste à convertir ces acquis en circulations, en alliances et en projets produisant des effets visibles pour les territoires et leurs populations.

CORÉOM, un prolongement à l’échelle des initiatives associatives

La coopération régionale constitue également une facette de la solidarité internationale. Dans les territoires ultramarins, celle-ci ne se déploie pas uniquement à grande distance : elle prend corps dans les bassins caribéen, amazonien et indianocéanique, à travers des partenariats construits avec les pays et territoires voisins. Face à des enjeux partagés – risques climatiques, santé, biodiversité, jeunesse, culture ou inégalités – elle permet de mutualiser les expériences, les compétences et les ressources. Cette solidarité de proximité repose sur une logique de réciprocité : chaque territoire contribue, apprend et construit des réponses avec ses partenaires.

C’est dans cette dimension de la coopération régionale que s’inscrit CORÉOM. Le programme soutient les organisations de la société civile ultramarine qui développent, avec leurs partenaires des pays voisins, des initiatives concrètes de solidarité internationale. Porté par La Guilde avec le soutien de l’Agence française de développement et de la Fondation de France, avec l’appui de la CIRRMA et des réseaux régionaux multi-acteurs, il accompagne des projets de coopération conçus par des associations de Guadeloupe, de Guyane, de Martinique, de Mayotte et de La Réunion avec des partenaires de leurs bassins régionaux.

À leur échelle, ces initiatives viennent compléter les actions de diplomatie territoriale, les projets d’infrastructures et les grands programmes techniques, en s’inscrivant dans plusieurs priorités régionales communes tels l’environnement, la santé, la jeunesse, la culture, l’éducation, le sport et les solidarités. Elles illustrent ainsi une coopération concrète, qui se traduit par des actions de proximité, des échanges de pratiques et des partenariats directement ancrés dans les réalités vécues par la société civile.

Mettre en regard la CCRAG et CORÉOM permet ainsi de faire apparaître deux dimensions complémentaires, sans les confondre : les institutions créent les cadres politiques, juridiques, techniques et financiers de l’intégration régionale ; les acteurs de terrain peuvent contribuer à leur donner une traduction concrète dans les territoires. L’un des enjeux des prochaines feuilles de route sera de mieux articuler ces différentes échelles d’action afin que l’ambition régionale circule jusqu’aux projets associatifs, et que les expériences du terrain puissent, en retour, nourrir la coopération.