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Associer infrastructures SCOLAIRES, pédagogie et mobilisation locale EN Guinée, Pellel bantan         

Dans le village de Pellel Bantan, commune de Timbi Touni, dans le nord de la Guinée, certains enfants en âge d’aller à l’école attendaient 2 ans avant de pouvoir s’inscrire au CP, faute de place. Ancien élève de cet établissement, Tahirou Bah, aujourd’hui docteur en informatique à Paris, a lancé avec l’association Diaspora de Pellel Bantan en Europe la construction de 3 nouvelles salles de classes électrifiées au sein de l’école bâtie par ses parents, portant le total à 6 classes utilisables. L’ambition étant d’améliorer durablement les conditions de scolarisation, un volet sanitaire a été intégré en réhabilitant 4 blocs de latrines dans l’école. Grâce à ce projet, lauréat de la session Automne 2023, 53 nouveaux élèves de CP ont été accueillis pour l’année scolaire 2025-2026, comptant plus de filles que de garçons pour la toute première fois depuis la construction initiale.

Pour en connaître davantage sur le projet, nous avons interviewé Tahirou Bah, qui nous livre son expérience tout en nous partageant son approche et sa vision dans le co-montage d’initiatives de développement à l’international avec un partenaire local.

« Comme tu peux le voir dans le nom de l’association, il y a bien marqué Diaspora de Pellel Bantan en Europe, donc c’est une association qui regroupe des personnes originaires de ce village qui relève de la commune de Timbi Touni. C’est à peu près à 400 km de Conakry, un village très enclavé qui dispose d’une école, que moi j’ai eu le privilège de fréquenter. L’école primaire de Pellel Bantan a été construite dans les années 1980 par nos parents sur fonds propres, puis ils l’ont mise à la disposition de l’État, donc c’est devenu une école publique. C’est grâce à cette école que j’ai pu étudier. A un moment donné, cette école s’est retrouvée délabrée et pas suffisante en termes d’infrastructures pour pouvoir accueillir les besoins ; la population guinéenne ayant augmenté depuis les années 1990, mais l’école étant restée en l’état avec 3 salles. Cette école m’a permis d’accéder à des opportunités professionnelles qui m’ont porté là ou je suis aujourd’hui. L’idée c’est de redonner la même chance aux enfants des générations futures.

L’objectif premier, c’est d’augmenter la capacité d’accueil de l’école parce qu’avec 3 salles, ils étaient obligés de recruter une année sur 2, ce qui faisait qu’à un moment donné, des enfants en âge d’aller à l’école ne pouvaient pas y aller parce qu’il n’y avait pas suffisamment de place. L’autre objectif, c’est d’étudier dans les meilleures conditions. C’est pourquoi, on a fait le choix de mettre des moyens pour que l’école ait de l’éclairage, des plafonds et aussi un peu d’innovation pédagogique parce qu’on voulait renforcer la capacité des enseignants. On s’est dit : “c’est pas normal qu’un enfant ici ou dans certains pays, puisse avoir accès au numérique dès le bas-âge et que dans cette localité, ce soit pas le cas”.

Un autre point important, c’est que t’as un taux de déscolarisation très élevé. Quand tu regardes le nombre de personnes qui commencent le CP par rapport à ceux qui en sortent, t’as une perdition énorme. Ceux qui en sont les plus victimes malheureusement, ce sont les jeunes filles, en raison de tout ce que tu peux imaginer ; mariage précoce, etc… C’est aussi l’un des objectifs de ce projet d’aller sensibiliser nos parents pour dire : ‘’il faut laisser la chance aussi aux filles de pouvoir étudier’’. Parce que l’éducation n’est pas qu’une question d’hommes. »

Selon Tahirou, ces objectifs d’éducation qui sont visés par le projet ne peuvent être atteints qu’en agissant de façon complémentaire sur la dimension infrastructurelle et la dimension pédagogique.

                                                                                                                                          « Parce que l’éducation, il faut voir ça comme un ensemble qui commence par la famille. Il faut que les familles aient conscience de l’importance de l’éducation. Mes parents, ils n’ont pas eu la chance de faire des études. Et pourtant, mon papa a vite compris que c’était quelque chose de très important. Il nous encadrait à la maison, en nous disant : “Faites vos devoirs, car c’est un moyen par lequel on peut sortir de la pauvreté.”

En constatant le taux de déscolarisation qu’on a dans ce village, on se dit que les gens ne partent pas seulement parce que le bâtiment n’est pas là, ils partent aussi parce que peut-être la qualité de l’enseignement n’est pas à la hauteur. Donc on a pris le temps, en regardant notre propre parcours, de se dire : “Pour que ça puisse marcher, il faut vraiment activer tous les leviers, sinon le bâtiment va pencher d’un côté et l’objectif visé ne sera jamais atteint’’. C’est pourquoi, on a fait pas mal de réunions, soit dans des mosquées, soit avec des groupements de femmes, ou avec la jeunesse, afin que tout ce beau monde, chacun avec ce qu’il peut apporter, puisse regarder dans la même direction. […] De mon point de vue, c’est impossible d’atteindre l’objectif d’une éducation de qualité sans tenir compte de tout cet ensemble de paramètres. »

La question des latrines de cette école, abordée au travers du récit intime de Tahirou, illustre bien cette approche multidimensionnelle où il faut combiner le bâtiment scolaire avec d’autres services.

« Quand j’étais dans cette école entre 1998 et 2000, on n’avait pas de toilettes. Quand on avait besoin de se soulager, il fallait partir dans la nature. C’est quelque chose qui m’a marqué. La première des choses qu’on a faite en 2016, c’est de construire des latrines, car pour que les enfants puissent étudier, il faut qu’ils soient en bonne santé. Quand on est malade parce qu’on n’a pas une bonne hygiène, on ne peut pas étudier. Mais l’association a trouvé que les latrines qu’on avait construites en 2016 n’étaient pas dans l’état qu’on attendait. On a donc déconstruit ces sanitaires et quand je suis venu, j’ai vu que les enfants déféquaient un peu partout dans les toilettes et j’ai donc échangé avec les enseignants. Ils m’ont expliqué que le point d’eau au sein de l’établissement est éloigné d’à peu près 50 mètres, donc quand les enfants partent dans les cabines, il n’y a pas d’eau. On a donc tiré un tuyau pour que chaque cabine soit équipée de robinets.

Ensuite, on a parlé de l’entretien. Tous les samedis matin, ils ont un nettoyage général : enseignants et élèves font tout ce qui est travaux de nettoyage, ramassage des feuilles mortes, nettoyage des salles et des latrines. Ça fait aussi partie de l’éducation des enfants. »

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Ces nouvelles pratiques en matière d’hygiène font partie des changements notables permis par le projet et qui sont multiples. Et qu'en est-il des changements à venir sur le temps long ?

« L’effet qu’on a observé, c’est l’augmentation du nombre d’élèves recrutés cette année par rapport aux précédentes ; on a eu 53 nouveaux inscrits. Le jour de la rentrée, j’étais dans l’école avec le sous-préfet et le maire. Il y avait d’ailleurs plein de parents qui étaient venus se renseigner. Il y avait aussi plus de filles inscrites que de garçons. Je sais pas si c’est lié au message de sensibilisation qu’on a fait passer. Maintenant, il faudra observer ces chiffres dans la durée, pour voir si c’est pas un effet de rattrapage parce que l’année dernière c’était pas possible d’inscrire tous ceux qui pouvaient aller à l’école ! Et puis on verra aussi au niveau des résultats de l’examen national permettant d’obtenir le certificat d’étude première. On va voir si dans les 6 ans à venir on aura un taux de réussite plus important que celui auquel on était habitué dans les années précédentes. »

Au-delà des résultats du projet, Tahirou exprime avoir tiré des bonnes pratiques de son expérience à Pellel Bantan, à possiblement transposer vers d’autres contextes d’intervention similaires. Ces apprentissages viennent confirmer une vision de la solidarité internationale qu’il nourrit de ses expériences d’accompagnement d’associations de la diaspora guinéenne au sein du FORIM ou de la Coordination des Associations Guinéennes de France (CAGF).

Tahirou interroge les méthodes qui garantissent la réussite d’une initiative de développement. La question de la présence des autorités dans un projet revient très souvent lors du montage et du diagnostic. Voici, ce qu’il en pense :

« Il faut obligatoirement impliquer les autorités locales pour des raisons ne serait-ce que juridiques : la compétence de l’éducation relève de la commune. Pour qu’un projet puisse être solide et viable, il faut obligatoirement que la demande émane des bénéficiaires. Un projet imaginé par une personne à 6000km parce qu’elle estime qu’elle est à même d’identifier ce dont les gens ont besoin, pour moi, c’est un projet voué à l’échec. Associer les autorités, c’est justement garantir la réussite du projet. C’est aussi leur montrer qu’on peut faire autrement. […] Il faut aussi sensibiliser ces acteurs locaux parce qu’en Guinée, la décentralisation est récente. Les communes ont beaucoup de compétences sur le papier, mais en réalité, elles n’ont pas forcément les moyens de répondre à toutes les sollicitations. Ce projet, c’est aussi l’occasion de faire ce transfert des compétences qu’on a pu acquérir, pour que la commune puisse comprendre comment s’organiser pour mieux répondre aux besoins de sa communauté. »

Ajoutée à l’implication des autorités, la présence sur place d’un partenaire de confiance, formé et sensibilisé sur ces enjeux de solidarité et de financements à l’international est un point de réussite majeur d’un projet :

« Pour moi, il est impossible de mettre en œuvre un projet de solidarité internationale pour une association telle que la nôtre qui n’a pas de salariés locaux, sans qu’il y ait une vraie coordination entre les acteurs. Pour que le projet soit réussi, il faut d’abord que les acteurs sur place se sentent concernés et n’aient pas le sentiment que seul leur nom est mentionné. La première chose à faire, c’est de réussir à avoir des canaux de communication réguliers, pour établir une certaine confiance entre acteurs. L’argent qui est transmis, il faut qu’on ait la certitude que les partenaires sur place l’utilisent à bon escient, d’où l’importance de la traçabilité. On a donc accompagné cette jeunesse locale qui s’est constituée en association officielle déclarée en préfecture ; ils disposent d’un compte en banque avec au moins 2 signataires. L’argent sort seulement quand on a des dépenses connues et validées en amont par l’ensemble des acteurs. […] La confiance, c’est aussi de la formation : on a des attentes et des exigences vis-à-vis des autres bailleurs, pour produire un compte-rendu acceptable comptablement et techniquement. Et eux n’ont pas forcément toujours cette vision. On leur a d’abord montré nos contraintes, pour qu’ils comprennent que quand on pose des questions, c’est pas pour les fliquer, mais c’est parce que c’est une question que le bailleur va nous poser. Depuis 2016, on travaille avec quasiment les mêmes acteurs : la commune, l’association locale des parents d’élèves, l’association locale des jeunes. Donc dans tous nos projets, c’est très établi et selon moi la réussite de tout projet de solidarité internationale repose sur la fluidité, la confiance et une très bonne coordination entre acteurs. »

Une fois les autorités et les partenaires engagés, le travail ne s’arrête pas. La coordination et le suivi tout au long du projet permettent de faire face et de s’adapter aux imprévus qui surgissent :

« Après seulement quelques mois de projet à Pellel Bantan, nos interlocuteurs au niveau de la commune ont changé ; le maire de l’époque avec qui on avait fait tout le montage et signé la convention, est remplacé par un président de délégation spéciale. A ce moment-là, il faut réexpliquer tout le projet, tous les engagements qu’avait pris la commune en termes de contribution, de mise à disposition du personnel pour la partie civile, de mise en œuvre… Face à cette transition, on a dû bien communiquer avec le président de la délégation spéciale, qui en plus nous connait et fait partie de la communauté locale. On n’a pas eu de difficultés relationnelles car il y avait la confiance ; ils savent que quand on dit quelque chose, on essaie de le réaliser, et qu’on ne vient pas avec des fausses promesses. Donc culturellement, vu qu’on est originaire de la localité et que ce sont nos parents qui ont construit l’école, on connaît un peu ce qu’il faut faire ou ne pas faire. La commune a aussi honoré financièrement l’engagement que les anciens ont pris. Dès le début, la commune nous avait dit : ‘’on va vous faire des facilités sur la mise à disposition du bois, la charpente, les portes et tout le reste’’. Dès qu’ils ont vu l’engagement de leurs prédécesseurs, ils l’ont fait. Maintenant, la commune a une difficulté inhérente à toutes les petites communes de Guinée, c’est qu’elle n’a pas beaucoup de moyens, donc parfois c’est compliqué. »

Le Forum des Organisations de Solidarité Internationale issues des Migrations est une plateforme nationale qui fédère les associations de diasporas engagées dans la solidarité internationale et le codéveloppement.

La Coordination des Associations Guinéennes de France est un réseau qui rassemble les associations guinéennes de France afin de renforcer leurs actions en faveur de la diaspora et du développement de la Guinée.

Tahirou relate un autre exemple d’adaptation du projet. Il s’agit cette fois d’un changement exprimé directement par les bénéficiaires dont il n’a pu faire abstraction dans la mise en œuvre, autre symbole d’une coordination qui prend en compte la demande locale :

« L’idée initiale était de créer un bâtiment supplémentaire avec des ordinateurs pour que l’enseignement de l’informatique soit intégré dans le programme scolaire. Quand on a commencé la mise en œuvre, on a fait des réunions avec la commune et la communauté. Ils nous ont dit : ‘’Cette école a été construite il y a 35 ans et il n’y a jamais eu une nouvelle salle de construite. Ce qui fait que si vous construisez 2 classes supplémentaires en plus des 3 existantes, ce sera toujours impossible de recruter certaines années. Comme le cycle primaire dure 6 ans en Guinée, chaque groupe pédagogique doit disposer d’une salle’’. Ils nous ont fait adapter le projet en disant : ‘’nous préférons que vous mettiez le paquet dans la construction de 3 nouvelles salles, comme ça, on a la garantie que chaque année tous nos enfants en âge d’aller à l’école pourront être recrutés.’’ Ça, on l’a accepté, on l’a adopté et ça s’est passé comme ça. […] L’idée ce n’est pas d’imposer notre vision et notre point de vue aux bénéficiaires, c’est de les écouter. C’est eux qui sont sur le terrain. »

Pour résumer, l’approche de l’association se concentre sur une approche multi-sectorielle de l’éducation. L’infrastructure n’est rien sans la pédagogie et l’accès aux services essentiels (eau, assainissement, et hygiène). Qui plus est, l’atteinte des résultats d’un projet réside aussi dans la construction d’un partenariat multi-acteurs de confiance qui communique de façon régulière pour suivre les avancées et ajuster en cas de besoin. Comme mentionné plus haut, d’autres aménagements dans l’école de Pellel Bantan sont prévus prochainement avec l’ajout d’une salle informatique, d’une cantine, d’une clôture et d’une salle des professeurs. Affaire à suivre…